Où se niche la perfection dans mes bijoux ? Qu'est-ce-qui doit pour moi être parfait, qu'est-ce-qui peut ne pas l'être ? C'est un thème de réflexion proposé par Kevin Murray.

    Au préalable il faut dire que je ne considère plus le bijou comme un objet ou une série d'objet étant le résultat d'un investissement personnel dont les limites (seraient liées) à la seule connaissance de soi, de sa maîtrise et de la capacité à exprimer les effets de cette connaissance indépendamment des contingences sociales, économiques, culturelles etc... je ne peux guère plus considérer le bijou sous le seul aspect technique, et il va de soi que je ne considère pas le bijou comme uniquement une oeuvre d'art ! Il serait peut-être plus simple de dire ce qu'est le bijou...eh non ! parce que c'est un peu tout ce que je viens de rejeter mais pas seulement et entièrement.

    Prenons un autre point de vue et examinons le bijou comme de l'extérieur, en entomologiste social qu'on finit par devenir à force de s'interroger sur la façon dont on peut exister dans un environnement qualifié lui aussi par la grâce de cet objet. Le bijou borne un espace qui est à la fois un espace social, culturel, marchand et philosophique. Il le borne dans la mesure où il ne le constitue pas et seulement si cet espace est créé, vécu, ressenti par celui qui le délimite grâce au bijou, que ce soit le porteur, le créateur, le marchand ou le simple passant qui subit ou profite de ce bijou. Le bijou est à la fois un outil, un signe un instrument et une monnaie d'échange. L'espace est le lieu où s'opère un équilibre entre la demande de reconnaissance de celui qui porte le bijou (ce peut être virtuellement le créateur) et la réponse des personnes auxquelles cette demande s'adresse. Le bijou qui m'intéresse est celui qui ne possède pas en lui les caractéristiques suffisantes permettant de classer l'objet ou de créer une catégorie dans laquelle enfermer la personne qui porte le bijou, celle qui le crée ou celle qui le regarde, celle qui le "comprend" et qui "comprend" ou plus facilement celle qui ne le "comprend" pas et qui ne "comprend" pas.
Le bijou qui m'intéresse est celui qui produit du discours; pas celui que j'écris, mais celui qui permet d'entrer en communication, celui qui permet de dépasser la relation sociale productive ou passive pour une relation humaine intelligente.
Le bijou qui m'intéresse est à un autre niveau de langage que celui qui sert à perpétuer les distinctions sociales, culturelles, marchandes et philosophiques. J'ai la conviction profonde que si on réfléchit sur cet objet dont on sait très vite qu'il ne concerne pas seulement le créateur, on n'a pas le droit d'utiliser cette force que donne l'étude pour faire perdurer ce que l'on relève de malsain dans le mécanisme du bijou.
Le bijou qui m'intéresse est celui qui permet à chacun de se situer par rapport à lui, qui permet à chacun de créer la charge qu'il veut lui faire porter et qu'il peut porter sans s'en décharger sur les autres. En gros, voilà le bijou que je trouve intéressant de circonvenir.
Qu'est-ce-qui doit être parfait dans ce bijou et qu'est-ce-qui peut ne pas l'être ? La question y répond un peu dans la mesure ou l'on ne sait pas ce qu'est la perfection, un concept intangible que l'on ne peut définir qu'à travers des éléments tangibles forcément imparfaits. En forcant en peu sur ce raisonnement d'apparence absurde on aboutit à une bonne réponse. Ce qui doit être parfait pour moi est vraiment ce que je ne peux pas maîtriser et que je n'ai pas le droit de maîtriser ni même de vouloir le faire, et peut être imparfait tout ce que je peux maîtriser à savoir l'aspect technique, la construction formelle et esthétique, la mise sur le marché.
En effet si je m'interroge sur la signification de la différence que l'on peut faire et que l'on veut pertinente et significative entre deux soudures (par exemple), l'une bien faite, parfaite, et l'autre moins bien réalisée, imparfaite, je vais vite être amené à intégrer dans le cercle des éléments qui rendent compte de la valeur de cette signification la force d'un jugement c'est à dire le rapport de force qu'un jugement impose, soit jugement d'une qualité artisanale faisant directement référence (et voulant par là le démontrer) à une capacité ou plutôt à une incapacité du soudeur, soit jugement valant en tant que tel, c'est à dire acte de hiérarchisation posant toujours le juge en situation supérieure (même symboliquement). Je peux reproduire le raisonnement quant à la forme, l'aspect, le prix, la sanction économique etc...en changeant les acteurs et les points de vue. J'en arrive toujours à ce rapport de force qui, même s'il est inévitable dans le rapport social gangrène l'accès au rapport humain. Dans ce même cercle d'éléments je vais faire entrer mes apprentissages qui pourraient conduire à la perfection si on acceptait de penser que le fantasme de la maîtrise est la bonne barre de fraction dans le rapport de la technique à la perfection. Mais dès que l'on abandonne ce fantasme de maîtrise, acceptant que le doute enrichisse le travail de création, on est très loin ipso facto de cette erreur mise en place par un système qui dit qu'à partir du moment où on apprend  on doit savoir, entérinant la négation des différences. Le jugement d'une soudure (par exemple) renvoie à ce qu'on attend du soudeur et non à ce qu'il a fait. Idem pour tous les autres aspects tangibles du bijou.
Peut donc être imparfait dans mon travail tout ce qui est habituellement jugé.

Avant d'aborder ce qui doit être parfait, je veux me demander s'il doit y avoir une perfection dans le domaine du bijou. C'est intéressant parce que je ne sais pas ce qu'est la perfection; en revanche je sais ce qu'est "parfait" surtout si je l'entends avec les prothèses que m'a prêtées Lacan et qui me décortiquent le mot en deux : "pas refait". Maintenant je crois que je suis prêt à répondre.
La perfection dans mon travail, je la situe dans tout ce qui va me permettre de ne pas répéter les aspects de fonctionnement, d'état et de nature qui conditionnent mon approche. Ce que je cherche dans le bijou c'est de savoir comment je peux le créer en ne me permettant pas de le faire "à la place" de celui qui le porte, de savoir comment celui qui le porte peut le créer par ou à travers moi, comment le bijou va "être" ce discours qui conduira chacun des partenaires de cette communication particulière en dehors du rapport de force. Tout ce qui m'amènera à reconnaître que chaque individu est riche de sa différence, que chaque individu a les mêmes droits, tout ce qui me permettra de favoriser l'émergence d'un rapport humain, tout ce qui établira la suprématie de l'action intelligente sur la hiérarchie culpabilisante et dominatrice construira le substrat de la perfection.
La perfection se niche dans la sincérité de mon approche, dans le doute ou l'humilité qui me conduit à considérer que mon importance est celle des autres, dans la certitude que mon existence est sociale. Je mets la perfection dans la qualité de mon rapport humain, et seulement là.

En un seul mot, je peux dire que je situe la perfection dans le sujet pensant et disant et non dans l'objet pensé et dit.

 

sommaire