Au préalable il faut dire que je ne considère plus le bijou comme un objet ou une série d'objet étant le résultat d'un investissement personnel dont les limites (seraient liées) à la seule connaissance de soi, de sa maîtrise et de la capacité à exprimer les effets de cette connaissance indépendamment des contingences sociales, économiques, culturelles etc... je ne peux guère plus considérer le bijou sous le seul aspect technique, et il va de soi que je ne considère pas le bijou comme uniquement une oeuvre d'art ! Il serait peut-être plus simple de dire ce qu'est le bijou...eh non ! parce que c'est un peu tout ce que je viens de rejeter mais pas seulement et entièrement.
Prenons un autre point de vue et examinons le bijou
comme de l'extérieur, en entomologiste social qu'on finit par devenir
à force de s'interroger sur la façon dont on peut exister
dans un environnement qualifié lui aussi par la grâce de cet
objet. Le bijou borne un espace qui est à la fois un espace social,
culturel, marchand et philosophique. Il le borne dans la mesure où
il ne le constitue pas et seulement si cet espace est créé,
vécu, ressenti par celui qui le délimite grâce au bijou,
que ce soit le porteur, le créateur, le marchand ou le simple passant
qui subit ou profite de ce bijou. Le bijou est à la fois un outil,
un signe un instrument et une monnaie d'échange. L'espace est le
lieu où s'opère un équilibre entre la demande de reconnaissance
de celui qui porte le bijou (ce peut être virtuellement le créateur)
et la réponse des personnes auxquelles cette demande s'adresse.
Le bijou qui m'intéresse est celui qui ne possède pas en
lui les caractéristiques suffisantes permettant de classer l'objet
ou de créer une catégorie dans laquelle enfermer la personne
qui porte le bijou, celle qui le crée ou celle qui le regarde, celle
qui le "comprend" et qui "comprend" ou plus facilement celle qui ne le
"comprend" pas et qui ne "comprend" pas.
Le bijou qui m'intéresse est celui qui produit du discours;
pas celui que j'écris, mais celui qui permet d'entrer en communication,
celui qui permet de dépasser la relation sociale productive ou passive
pour une relation humaine intelligente.
Le bijou qui m'intéresse est à un autre niveau de langage
que celui qui sert à perpétuer les distinctions sociales,
culturelles, marchandes et philosophiques. J'ai la conviction profonde
que si on réfléchit sur cet objet dont on sait très
vite qu'il ne concerne pas seulement le créateur, on n'a pas le
droit d'utiliser cette force que donne l'étude pour faire perdurer
ce que l'on relève de malsain dans le mécanisme du bijou.
Le bijou qui m'intéresse est celui qui permet à chacun
de se situer par rapport à lui, qui permet à chacun de créer
la charge qu'il veut lui faire porter et qu'il peut porter sans s'en décharger
sur les autres. En gros, voilà le bijou que je trouve intéressant
de circonvenir.
Qu'est-ce-qui doit être parfait dans ce bijou et qu'est-ce-qui
peut ne pas l'être ? La question y répond un peu dans la mesure
ou l'on ne sait pas ce qu'est la perfection, un concept intangible que
l'on ne peut définir qu'à travers des éléments
tangibles forcément imparfaits. En forcant en peu sur ce raisonnement
d'apparence absurde on aboutit à une bonne réponse. Ce qui
doit être parfait pour moi est vraiment ce que je ne peux pas maîtriser
et que je n'ai pas le droit de maîtriser ni même de vouloir
le faire, et peut être imparfait tout ce que je peux maîtriser
à savoir l'aspect technique, la construction formelle et esthétique,
la mise sur le marché.
En effet si je m'interroge sur la signification de la différence
que l'on peut faire et que l'on veut pertinente et significative entre
deux soudures (par exemple), l'une bien faite, parfaite, et l'autre moins
bien réalisée, imparfaite, je vais vite être amené
à intégrer dans le cercle des éléments qui
rendent compte de la valeur de cette signification la force d'un jugement
c'est à dire le rapport de force qu'un jugement impose, soit jugement
d'une qualité artisanale faisant directement référence
(et voulant par là le démontrer) à une capacité
ou plutôt à une incapacité du soudeur, soit jugement
valant en tant que tel, c'est à dire acte de hiérarchisation
posant toujours le juge en situation supérieure (même symboliquement).
Je peux reproduire le raisonnement quant à la forme, l'aspect, le
prix, la sanction économique etc...en changeant les acteurs et les
points de vue. J'en arrive toujours à ce rapport de force qui, même
s'il est inévitable dans le rapport social gangrène l'accès
au rapport humain. Dans ce même cercle d'éléments je
vais faire entrer mes apprentissages qui pourraient conduire à la
perfection si on acceptait de penser que le fantasme de la maîtrise
est la bonne barre de fraction dans le rapport de la technique à
la perfection. Mais dès que l'on abandonne ce fantasme de maîtrise,
acceptant que le doute enrichisse le travail de création, on est
très loin ipso facto de cette erreur mise en place par un système
qui dit qu'à partir du moment où on apprend on doit
savoir, entérinant la négation des différences. Le
jugement d'une soudure (par exemple) renvoie à ce qu'on attend du
soudeur et non à ce qu'il a fait. Idem pour tous les autres aspects
tangibles du bijou.
Peut donc être imparfait dans mon travail tout ce qui est habituellement
jugé.
Avant d'aborder ce qui doit être parfait, je veux me demander
s'il doit y avoir une perfection dans le domaine du bijou. C'est intéressant
parce que je ne sais pas ce qu'est la perfection; en revanche je sais ce
qu'est "parfait" surtout si je l'entends avec les prothèses que
m'a prêtées Lacan et qui me décortiquent le mot en
deux : "pas refait". Maintenant je crois que je suis prêt à
répondre.
La perfection dans mon travail, je la situe dans tout ce qui va me
permettre de ne pas répéter les aspects de fonctionnement,
d'état et de nature qui conditionnent mon approche. Ce que je cherche
dans le bijou c'est de savoir comment je peux le créer en ne me
permettant pas de le faire "à la place" de celui qui le porte, de
savoir comment celui qui le porte peut le créer par ou à
travers moi, comment le bijou va "être" ce discours qui conduira
chacun des partenaires de cette communication particulière en dehors
du rapport de force. Tout ce qui m'amènera à reconnaître
que chaque individu est riche de sa différence, que chaque individu
a les mêmes droits, tout ce qui me permettra de favoriser l'émergence
d'un rapport humain, tout ce qui établira la suprématie de
l'action intelligente sur la hiérarchie culpabilisante et dominatrice
construira le substrat de la perfection.
La perfection se niche dans la sincérité de mon approche,
dans le doute ou l'humilité qui me conduit à considérer
que mon importance est celle des autres, dans la certitude que mon existence
est sociale. Je mets la perfection dans la qualité de mon rapport
humain, et seulement là.
En un seul mot, je peux dire que je situe la perfection dans le sujet pensant et disant et non dans l'objet pensé et dit.