Identification du bijou contemporain ?

Le titre s’orne d’un point d’interrogation. C’est bien un questionnement que je poursuis et c’est une piste de réflexion que je veux vous livrer et permettre par là que se continue le dialogue entre plusieurs acteurs de cet univers du bijou, dialogue que je ne veux pas fermer par des assertions même rigoureusement étayées, même sincèrement évaluées comme je crois savoir le faire, mais pas empiriquement adoptées ou ressenties par tous. Je pense que l’identification du bijou contemporain n’est pas l’affaire d’une seule personne, mais plutôt le fruit d’une réflexion et d’un travail commun.

Le bijou contemporain, certains parlent de bijou de communication, d’autres de nouveau bijou, d’autres encore de schmuck-objekt, le bijou contemporain souffre de son appellation. Ce que je relève, c’est que peu de créateurs se satisfont de cette dénomination et quand on essaye de justifier cette épithète, on a recours à des circonlocutions interminables empruntant au lexique de l’histoire de l’art, du design ou de l’histoire, en s’attachant à bien distinguer contemporain de moderne, ce qui est déjà un tour de force. Dans le même temps on essaye aussi de redéfinir le concept même de bijou parce que dans l’appellation insatisfaisante de « bijou contemporain », c’est aussi « bijou » qui dérange, et inévitablement, on oppose « bijou contemporain » et « bijou traditionnel ». Quand on utilise le mot traditionnel, en l’opposant à une revendication de contemporanéité, c’est rarement pour souligner la richesse d’une histoire, mais bien plutôt pour stigmatiser le caractère poussiéreux de la chose qualifiée ainsi. Même si l’on sent confusément que ce ne sont pas des pratiques identiques, (et je vais opposer le bijou qu’on appelle contemporain et le bijou dit traditionnel) je ne suis pas sûr que pour l’identification de l’un et de l’autre, cette opposition soit pertinente dans ces termes et à ce niveau.

Je voudrais essayer de définir le bijou contemporain non comme l’événement réel d’une démarche artisanale ou d’une démarche artistique ou d’une démarche relationnelle, mais comme l’élément symbolique de chacune de ces démarches, applications que je vais schématiser dans leur linéarité avec une motivation, un projet, une réalisation et une évaluation. Et sans dissocier ces démarches et surtout sans leur attacher de valeur relative. De plus, je veux voir cet élément symbolique comme un outil social. Outil social est le maître mot.
Si je compare rapidement ces trois approches (parmi de nombreuses autres : commerciale, industrielle, et de tous les corps de métier gravitant autour du bijou), je peux dire (et dire d’une façon réductrice) que :

[motivation à une insertion dans le tissu social]
la motivation de la démarche artisanale est centrée sur une fonction, fonction de l’artisan qui répond à une demande sociale, fonction qui va être reportée en tant que fonction sur l’objet qui représente l’existence du mécanisme de fabrication de parure, mécanisme intégré par l’ensemble du groupe social à l’intérieur duquel cette fonction a un sens, et ceci quelle que soit la forme et la nature de l’objet;
la motivation de la démarche artistique est centrée sur une conscience : conscience d’un état du monde (de la société) et de son fonctionnement, conscience de l’existence de fonctions nécessaires à sa vie et sa survie (dont peut-être le bijou fait partie), conscience de sa propre existence, conscience et inconscience d’ailleurs, l’agent artistique constituant par sa nature d’être pensant la qualité de sa fonction,
la motivation de la démarche relationnelle est centrée sur l’expérience, sur son existence, sur l’expression de la reconnaissance sociale appliquée dans les deux sens : l’individu reconnaît la société qui le reconnaît, à condition que l’individu utilise pour ce faire des codes utilisables et utiles à tous ;
En résumé : la motivation de l’artisan est centrée sur une fonction, la motivation de l’artiste est centrée sur une conscience, la motivation relationnelle est centrée sur une expérience

[projet de la traduction de sa motivation]
le projet artisanal intègre à la fonction de la fabrication d’autres aspects essentiellement économiques et esthétiques et formalise des solutions visant à harmoniser des intérêts parfois contradictoires touchant à la personne de l’artisan et à sa personne sociale (citoyenne, partisane, incorporée),
le projet artistique vise à établir comme légitime la situation de déséquilibre entre le sujet conscient et inconscient (à savoir le sujet connaissant et subissant) des problèmes qui se présentent dans un ordre général à une perception et appréciation particulière, déséquilibre mis en valeur par l’acte artistique comme une illustration du hiatus entre l’artiste et la société,
le projet relationnel est d’associer à l’intérieur d’un ensemble d’activités quotidiennes, un geste (la fabrication d’une image) qui traduit à la fois le sentiment d’appartenance à un groupe donné (connu ou virtuel, famille, classe sociale, clan, groupe à forte dominance culturelle, financière, sportive, cultuelle etc...) et le souhait d’appartenance à un tel groupe ou de la même façon sa distinction à l’intérieur du groupe ou par rapport au groupe tout entier et le souhait de se distinguer.
En résumé : le projet artisanal est de jouer un rôle particulier à l’intérieur d’une fonction, le projet artistique est de rendre légitime une posture intellectuelle et le projet relationnel est de vivre des choix individuels.

[mise en œuvre du projet]
La réalisation artisanale consiste en une série d’actes répondant à des impératifs divers touchant à la fonction (plus particulièrement la mise en oeuvre d’un processus technique et commercial et la satisfaction de tâches connexes)
la réalisation artistique consiste en une expérimentation par la « forme pure » ou le fonctionnement (le procédé d’intervention) de l’hypothèse justifiant la qualité des agents,
la réalisation relationnelle est la réalité de l’expression du désir, la forme de l’expression se confondant avec l’expression elle-même tant est forte l’intimité entre le sujet et son image, le sujet n’étant pas en représentation de son image (contrairement par exemple aux mannequins).
En résumé : la réalisation artisanale est l’accomplissement d’un travail faisant contraster création et liberté avec nécessité et obligation, la réalisation artistique est l’analyse permanente de l’action et la réalisation relationnelle est (souvent) l’amorce d’un autre projet.
(la chose accomplie, la chose regardée, la chose espérée)
 

[analyse du bénéfice de l’action]
l’évaluation du projet artisanal repose sur des critères variés liés à l’imbrication des activités (artisanales, fiscales, sociales etc...) et à la fonction. Elle n’est pas exécutée par l’artisan seul. Les institutions administratives comme judiciaires comme fiscales comme commerciales (dont fait partie le public) ou politiques font peser un avis sous forme de sanctions mélioratives ou pénalisantes ;
l’évaluation du projet artistique dépend avant tout de la critique préparatoire du projet, parce que si les institutions ont moins d’autorité devant l’artiste, elles sont remplacées par d’autres « institutions » (publics, collègues, voire marchands) dont les réactions, même si elles n’ont pas le poids déterminant d’un commandement n’en sont pas moins une force de pression qui conjuguées au jugement de l’artiste conduisent à orienter et son projet et son appréciation ;
enfin l’évaluation relationnelle se fera sur un autre mode, lié aux intérêts directement appréciables et se traduisant en satisfaction, en plaisirs ou déplaisirs, en cooptation forcée ou agréante etc...en lien avec l’objectif initial parfois totalement indépendant du geste proprement dit de la fabrication de son image.
En résumé : dans les trois cas, le résultat de l’évaluation sera fonction de l’objectif, de la réalisation et du mode de sanction choisi.

Déjà, la simple description analytique faite pourtant à la hache de ces trois approches donne une grande variété d’ordre, de niveau et d’espace de gestion des différences. Cela n’autorise pourtant pas à séparer ces trois approches.

L’espace total de ces trois approches, de ces trois démarches se détermine apparemment entre deux pôles dont l’un se rapproche d’un encadrement coercitif exercé par des autorités qui régissent toute activité sociale (la législation, mais c’est aussi l’argent en tant que puissance conceptuelle et son cortège fantasmatique d’illusions de pouvoir ou de pouvoirs réels comme ce peuvent être les taxes imposées) et l’autre se rapproche de la plus grande liberté possible ou imaginable (parce que apparemment éloigné de ces pouvoirs réguliers, et affranchi des obligations générales).

Ces deux bornes donnent le spectre du sens à ces différentes approches.

(entre la liberté que je crois avoir de faire ce que je suis obligé de faire et l’obligation dans laquelle je suis de devoir faire ce que j’ai envie de faire, il y a toute la complexité des rapports humains)
Ces approches, je le répète ne peuvent pas être dissociées aussi radicalement. Il faut retenir comme une réduction le découpage que j’ai fait des différentes façons de vivre une même activité. Le mot manquant ici est interactivité, chacune des quatre phases de l’activité pouvant se parer des attributs des deux autres approches même si c’est à un degré qui ne puisse mettre en cause la différenciation (dans l’expérimentation) des trois approches, à l’instar de ces livres d’images pour enfants qui représentent une même figure que l’on peut habiller de chacun des vêtements des différents personnages, livre cruel et immoral qui insinue que les différences sont le fait de son intervention et qu’il y a un ordre mais que si on le dérange, c’est pour rire !
Mais quoique basique et caricatural, ce découpage illustre cependant l’essentiel du principe de l’activité bijoutière comme activité sociale en ce sens que celle-ci n’est que la somme des actes visant à équilibrer les besoins et les satisfactions, à harmoniser les intérêts et les devoirs, à accroître et à superposer les offres et les demandes à la fois sur le plan individuel et sur le plan collectif.
L’ensemble de ces équilibres s’inscrit dans trois champs que chaque projet personnel va servir à valoriser, à savoir le champ de l’essentiel financier, le champ de l’essentiel culturel et le champ de l’essentiel sexuel. Ne faisons surtout pas l’erreur d’associer un champ spécifique à chacune des approches. C’est l’enchevêtrement des trois champs et des dispositions spécifiques de chacun qui tisse la toile où vont se poser les acteurs du bijou. C’est la constitution permanente et la fortification du sens social du bijou.
Cependant dans cet enchevêtrement, même si les interconnexions sont nombreuses et rendent très imprécises les limites, on peut distinguer ces trois démarches, la démarche artisanale dont le support est les bijoux (le matériau bijou, un ensemble d’objets qui sert à catalyser un ensemble de techniques et de recherches plastiques, commerciales, et autres, publicitaires etc..), la démarche artistique dont le support est le bijou (le genre bijou, une pratique artistique dont la finalité est de s’interroger sur le sens de cet objet et de son rapport au monde) et la démarche relationnelle dont le support est un bijou (l’objet réceptacle d’une charge affective, culturelle ou financière). Mon souhait serait qu’on arrive, plus tard, à définir chaque bijou en ce qu’il est à la fois les bijoux, le bijou et un bijou.
Ce qui signifie pouvoir dire quelle est la nature des dispositions de celui qui se destine au bijou, au port ou à la création de bijou, sa motivation dans le port ou la fabrication de l’objet et quelle est la part de l’altérité, en un mot quelle est sa position et quel est son regard sur la mécanique sociale du bijou. C’est un souhait qui n’est pas facile à réaliser et cela nécessiterait de généraliser l’analyse de cette pratique, comme cela nécessiterait pour y voir plus clair, une analyse sociologique comparée des créateurs et porteurs de bijoux.

Les bijoux, le bijou, un bijou, c’est dans cette diversité conceptuelle et cette diversité imbriquée que la chose existe. D’artisanat ou d’art, de séduction ou de prestige, contemporain ou ethnique, nomade ou traditionnel, ancien, de famille, réparé ou transformé, offert ou volé, le bijou est toujours un même objet.

Mais quel objet est-ce ? Comment cet objet peut-il exister dans cette diversité ?
Son existence s’enracine évidemment dans les trois champs que je viens de citer et c’est à l’intérieur de ces champs que vont s’exprimer les signes auxquels nous sommes sensibles et qui vont permettre d’apprécier l’image offerte et de distinguer la personne [içi, il s’agit de bijou, donc nous dirons la personne qui porte un bijou, mais c’est valable pour toutes les images offertes]
En fait, nous ne sommes pas sensibles aux signes mais aux significations, c’est-à-dire aux signes et à leur expression associée.
Ces signes sont référents de plusieurs aspects, entre autres : les temps d’utilité qui répondent à la question quand, la valeur : quelle est la valeur d’un bijou, des bijoux, du bijou qui répond à la question combien, qu’est-ce-que la préciosité, la rencontre, qui répond à la question où et pour qui, quand, l’image, le pourquoi : la symbolisation, la technique, la perfection, le soin, le fonctionnement qui répond à la question comment, etc...on peut partir à la recherche de tous les compléments circonstanciels.
Il faudrait relever pour chacun des aspects que je pointe et tous les autres les différences qui se présentent au niveau de la motivation, du projet, de la réalisation et de l’évaluation dans chacune des approches, pour donner du corps, du volume au sens social du bijou. Tout à l’heure je parlais du spectre du sens à partir des acteurs et là je parle de l’objet, mais le spectre est le même.
On ne peut passer par exemple à côté du fait que les espaces d’application de ces trois démarches ne sont pas structurés de la même façon, par exemple le moment ou les temps pendant lesquels s’accomplissent les actes ne sont pas les mêmes, les concepts mis en rapport non plus et ainsi de suite pour tous les étages de cette activité commune. (valeur etc...)

Mais l’ensemble de ces aspects et l’ensemble de ces différences se traduit dans :

l’énoncé du bijou, et je parle d’énoncé, c’est à dire d’un corpus rattaché à cet objet, et qui nécessite un niveau de langue supérieur à celui nécessaire à la simple expression des besoins primaires ; à quoi peut bien servir le bijou sinon à rien d’autre, mais c’est déjà énorme, qu’être un symbole de la civilisation, un symbole de la société : c’est un objet qui ne protège pas de la pluie, qui n’éloigne pas les êtres malfaisants, qui ne nourrit pas, qui n’assure pas la reproduction de l’espèce etc...mais il sert à dire quelle est la société qui le produit et quelle est la société qui l’utilise.

C’est là, dans l’énoncé, dans l’espace discursif, que l’on va pouvoir faire une différence entre le bijou traditionnel et le bijou contemporain.

Que dit le bijou, quel est son énoncé : il renseigne essentiellement sur la capacité que l’on a à assumer la position sociale que l’on occupe, que l’on croit occuper où que l’on a le projet d’occuper ou que l’on s’estime en droit d’occuper. Il renseigne sur la capacité que l’on a de trouver beau ou d’avoir le droit de faire croire que l’on trouve beau tel objet et de désigner comme de bon goût la coordination de plusieurs éléments dont la signification se veut toujours la même : j’existe, j’occupe ma place dans la société, et j’y ai droit ou je crois y avoir droit ou j’espère y avoir droit, c’est dans ce sens que j’ai organisé mon activité sociale et cela quelque soit le niveau où l’on se place, que l’on vise ou dans lequel on est enfermé. Il détermine quels champs sont particulièrement valorisés dans cette activité sociale (financier, culturel, sexuel). Il dit aussi que l’on est capable de comprendre ce que la société attend de l’image qu’on lui envoie.
C’est donc bien à une distinction sociale que le bijou participe ; évidemment ce n’est pas un élément isolé, il se combine avec tous les autres signes que l’on envoie en permanence en direction d’autrui, parfois, c’est l’élément important, parfois c’est le bien nommé accessoire mais il participe toujours d’une distinction. Parce que selon que la lecture de l’image est la même ou non, les acteurs équilibrant leur relation se coopteront ou s’excluront, se mettront en position dominante ou dominée. Et cette distinction opère en fonction d’un système de signes, de normes doucement mises en place, faites et défaites par l’histoire et les expériences humaines. En même temps que cette distinction se réalise, elle légitime l’ensemble des critères qui lui permettent de se réaliser. C’est en marge de cette tautologie que le bijou contemporain émerge en même temps qu’une difficulté et qu’une erreur.
La difficulté est le discernement des critères de distinction que le bijou présente, leur analyse, leur catégorisation et l’erreur est de substituer à un ensemble de critères distinctifs un autre ensemble de critères distinctifs, c’est d’ailleurs un des problèmes que nous rencontrons dans la mise au point d’une définition du bijou contemporain valable pour tous et là je ne vais pas me faire que des amis parmi les créateurs, mais remplacer tous les signes dont les critères ressortissent du champ de l’essentiel financier par des signes dont les critères ressortissent du champ de l’essentiel culturel n’est pas produire un bijou différent en ce sens que cet objet reste un instrument de distinction ; la distinction, on comprend bien cela quand on parle d’élitisme justifié par les sommes faramineuses nécessaires à l’acquisition des bijoux de haute joaillerie, on le comprend moins quand on dit que les dispositions nécessaires à la lecture, la compréhension et l’acquisition d’un bijou dit contemporain sont celles qui président à la même distinction sociale et la posture qui consiste à opposer ou à ne pas mettre sur un même plan la distinction financière et la distinction culturelle est en fait une imposture, dans le domaine du bijou en tout cas. [C’est une erreur d’un point de vue sociologique et un manque de rigueur intellectuelle.]
Mais cette erreur peut nous donner une clé précieuse pour l’appréhension du bijou contemporain car, me semble-t-il, elle est le fait des créateurs et elle est signifiante. Elle se met en place assez rapidement dans le parcours de l’artiste, elle motive parfois le créateur, elle sert d’alibi et elle accompagne, voire induit les premiers choix décisifs. Elle se met en place lors de l’examen de son désir d’expression et de sa confrontation avec un système dont l’observation sert bien souvent à mettre en évidence une rébellion à l’injustice sociale, un refus de la disparité des conditions de vie, dans le même temps que s’extériorise une envie d’ouverture, une volonté farouche de changer le monde (parce que c’est encore possible, parce que c’est toujours possible) une générosité voire de l’amour perçu comme un comburant nécessaire à son projet de vie. Le bijou contemporain comme résultat de son propre investissement, comme conséquence de son émancipation, comme affirmation de son individualité est dans la grande majorité des cas un bijou de rupture, rupture de l’individu avec une société ou au moins un système social, rupture parfois avec seulement sa famille, mais famille qui est bien souvent l’image exacte (parce que encore seule image de groupe social) de la société et qui cristallise tous les maux ressentis. Cette rupture toute symbolique n’est pas forcément violente, elle peut même ne pas avoir les atours d’une rupture. Elle peut s’organiser sur un ou plusieurs voire tous les aspects générateurs de la signification de l’objet : la matière, la forme, la fonction mécanique et sociale (dans le chapitre de la fonction sociale, le rôle du grand méchant loup est souvent tenu par le marché, porteur de tous les maux).
Le créateur qui choisit cette distance, choisit de l’exprimer ou de la mettre en pièce et de l’exprimer ou de la mettre en pièce d’une manière non conventionnelle, forcément, croyant naïvement qu’en transposant les signes du rejet, il va réellement transformer ce monde.
Mais cette distance est elle-même une transposition. C’est, tout simplement, la découverte d’un nouveau monde et la signification et la raison profonde de ce choix (de la rupture) réside dans ce que le bijou ne dit pas. Ce nouveau monde aussi.
Que ne dit pas le bijou, que n’énonce-t-il pas ? Il ne parle pas de la souffrance des individus à vivre (je ne veux pas parler de conditions matérielles), il ne parle pas de la difficulté que l’on a, chacun, à s’extraire de sa condition animale, il ne parle pas du chemin que chacun doit parcourir pour devenir soi... Il ne parle pas du sentiment d’impuissance que l’on éprouve vis-à-vis des forces qui gouvernent la vie. Il ne parle pas de l’activité que chacun développe pour grandir, pour se grandir, pour devenir non celui que la société veut qu’il devienne mais celui qu’il doit être. Il ne parle pas du combat que l’on doit mener, parfois contre soi, pour ne pas être enveloppé par le vernis de la médiocrité, de la banalité, de l’indifférence. Il n’exprime pas le bagage que l’on constitue jour après jour, année après année et qui est aussi le résultat de la distribution du travail, de la formation, de l’éducation et de son regard sur ce qui nous fait vivre.
Ce que dit le bijou et ce qu’il ne dit pas délimite deux espaces bien différents mais consubstantiels de l’homme :
l’espace social et l’espace individuel, le paraître et l’être,
l’un n’existe pas sans l’autre mais l’un et l’autre possèdent leur mode d’expression et leur mode d’exploitation.
L’un est pris en charge par la société qui met en place un ensemble de codes et de rites, l’autre est obligatoirement dévolu à l’individu. Mais l’un et l’autre conduisent à exprimer ensemble, en même temps que nous ne sommes que des êtres désirants. La différence dans le choix du paraître ou de l’être (mais qui n’est pas exclusif, c’est plutôt un réglage de la balance entre plus de paraître ou plus d’être dans les réponses que l’on donne à la question de son expression) réside dans la conscience ou dans l’inconscience de son état d’être désirant, et dans la capacité que l’on a de résister à la non-expression de la conscience de son état d’être désirant, non-expression que la société impose parce qu’elle ne tolère pas que l’on parle de l’être alors qu’elle propose tant de moyens pour faire briller le paraître. Et quand je pose la question « que ne dit pas le bijou ? » je fais presque une erreur et je ne suis pas loin du contresens surtout si j’y réponds comme à l’instant. La bonne question serait « que ne peut pas dire le bijou et que les créateurs ont envie de dire ? ». Le mode d’expression privilégié de l’espace social est le langage, le mode d’expression privilégié de l’espace individuel est la parole. Le mode d’exploitation de ces expressions est le bijou [même remarque que plus avant, pour nous c’est le bijou, mais c’est évidemment la même chose pour tous les supports expressifs, y compris ceux qui ne sont pas repérés comme tels].
Mais parce que la société ne tolère pas que l’être parle, il faut transgresser cet interdit.

La transgression symbolique du créateur par le bijou, transgression qui se fonde sur son erreur - erreur ?- initiale, cette transgression donc, est double : c’est d’abord la remise en question du filtre social, cet inconscient social fait du langage, de la logique et des moeurs. C’est ce filtre qui met en place directement son système de distinction et de reconnaissance. C’est ce filtre qui égalise la société, qui nie les différences, qui cabrone (si je veux jargonner) et qui arase les aspérités. Cette première transgression constitue la pâte levante de l’artiste, son individuation. Le créateur ne devient artiste que s’il va au bout de son individuation parce que l’art ne consiste en rien d’autre que de rendre conscient ce qui est inconscient.
La deuxième transgression consiste à poser que l’acte de création du bijou (des bijoux, du bijou et d’un bijou) est un acte d’amour, et, hypothèse, parce que c’est un acte d’amour, dans une société entièrement tournée vers une justification matérialiste où les valeurs changent de niveau, il n’a plus le droit d’exister sous cette forme et les bijoutiers créateurs disparaissent petit à petit et deviennent des bijoutiers vendeurs. Les artistes créateurs de bijou interrogent cette société sur sa transformation et sur ses besoins fondamentaux, ils interrogent la société sur l’indigence des moyens qu’elle donne à ses individus pour exprimer, pour extérioriser ces besoins fondamentaux.
Un mot sur l’acte d’amour : il ne s’agit pas d’un acte frictionnel ; il s’agit du fruit d’un art qui présente quelques similitudes avec l’acte de création. L’art d’aimer requiert sollicitude, responsabilité, respect et connaissance. Sans sollicitude, on aura beaucoup de mal à faire croire que l’on s’intéresse à celui ou celle qui n’en est pas l’objet ; aimer, c’est aussi être capable de prendre sur soi, de répondre des besoins et des désirs de l’autre, c’est aussi avoir le respect de l’autre (racine : respicere, regarder en arrière donc faire l’effort de regarder), le regarder tel qu’il est, avec ses particularités et sa différence. Evidemment, cela ne peut se faire que si on connaît l’autre, que si on veut le connaître et la connaissance de l’autre ne peut être que si l’on fait l’effort de se connaître soi-même. Et j’en viens à la similitude des deux actes : la création comme l’amour est une tentative de sortir de sa solitude, de cette solitude fondamentale, de cette solitude fondatrice de chaque individu, de cette séparation d’avec le monde, c’est une tentative de fusionner avec ce monde que nous avons tant soif de connaître. La société confine le bijoutier dans une expérience solitaire, le bijoutier fait corps avec le monde par sa création.
L’artiste donc fait don ; c’est le type de son activité. Le don n’est pas séparation, n’est pas abandon de quelque chose au profit d’un tiers, ce n’est pas détacher une part de soi, c’est au contraire continuer d’exister au delà de sa propre limite, exister avec l’autre.
Cela n’est évidemment possible que si en retour, l’autre accepte d’exister et de faire exister au delà de sa propre limite ; ceci nous ramène à l’énoncé : qu’est-ce-que je dis quand je porte un bijou et qu’est-ce-que je dis quand je dis que j’existe ?
L’artiste créateur du bijou contemporain tente d’exister et de faire exister sa prise de conscience, son analyse et son désir expressif par le bijou. Il doit inventer son propre verbe, mais un verbe compréhensible et qui ne recèle pas les obstacles mortifères qu’il a identifiés autour de lui, il doit montrer que l’homme n’est pas qu’une simple excroissance socio-économique. Il a la charge d’interroger en permanence ce que sa création donne à voir de l’essence de l’homme. Il a la charge de recentrer définitivement sa création sur l’individu.
C’est de cette interrogation existentielle et de la volonté d’aboutir à un autre rapport humain que naît le bijou contemporain ; il demande, c’est vrai, que l’on s’extraie des conditions de production du bijou traditionnel, il demande surtout que l’on sorte des conditions de production du jugement : on porte et on crée le bijou contemporain pour construire une image de soi, ce bijou doit permettre que se pose sur soi le regard de l’autre et la préciosité de cet objet déterminé comme un outil de communication est toute dans la qualité de la personne qui le porte.

Je me rends bien compte que je ne vous éclaire pas assez sur l’identification du bijou contemporain et que ce que je vous dis comme une affirmation se révèle être une question. Mon avertissement n’était pas seulement une clause de style. Ce n’est pas la volonté de rester obscur qui me conduit à ce résultat, simplement cette question ne possède pas une solution et les multiples réponses que l’on peut formuler (si elles le sont à la place d’autrui) le seront toujours par défaut. Ma dérive même très légère vers un éclairage d’ordre psychanalytique indique la multiplicité et la complexité des réponses possibles.
Il faut accepter de voir que l’humain est un paradoxe vivant entre le paraître et l’être, et que si le bijou pour des raisons sociales, peut-être morales, sûrement religieuses en tout cas historiques a accepté d’accompagner le paraître, le bijou contemporain se donne pour mission d’accompagner l’être ; mais l’un ne détruit pas l’autre et notre honneur (notre devoir en attendant l’honneur) sera de permettre que l’un et l’autre deviennent complémentaire.

En conclusion, j’ai envie de dire que ce n’est pas au niveau de l’objet que la différence entre le bijou traditionnel et le bijou contemporain existe, mais au niveau des individus tant artisans qu’artistes que porteurs, c’est au niveau de leur investissement dans une relation à l’autre que se niche la différence. Et si l’on s’occupe des changements qui sont mis en œuvre, on peut dire que le bijou contemporain est celui qui supporte une parole. Non pas une parole publicitaire ou commerciale, qui ne sont pas des paroles mais des mots organisés, un langage, mais une parole légitime, légitimée et autorisée par le travail sur soi, une parole expression de la pensée, mais pas seulement, une parole expression du désir de l’homme.
C’est dans ce désir de connaître l’homme, donc de se connaître soi-même, dans la volonté de ne pas instrumentaliser son semblable, de vivre harmonieusement avec lui que se crée le bijou contemporain.
Le bijou contemporain serait donc le fruit d’une double transgression, d’un effort de connaissance de soi et l’expression d’une parole.
C’est déjà pas mal…
 
 

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